Légumes-feuilles  Un Trésor qu'on s'arrache

Les légumes-feuilles, longtemps marginalisés, sont restés ancrés dans les habitudes alimentaires des pays d'Afrique, Caraïbes et Pacifique.  La recherche s'y intéresse de plus en plus en raison de leur intérêt nutritionnel et de leur potentiel économique.

Les légumes-feuilles traditionnels font partie de ces plantes orphelines que la recherche tropicale redécouvre depuis quelques années en raison de leur intérêt alimentaire et économique. Dans les manuels, ils ont été longtemps éclipsés par des légumes verts d'origine européenne, comme les choux ou les laitues, pourtant moins intéressants d'un point de vue nutritionnel. Ils apparaissent aujourd'hui comme des alliés dans la lutte contre la "faim cachée", c'est-à-dire les carences en micronutriments comme la vitamine A et les minéraux dont le fer, qui prévient l'anémie.

Les légumes-feuilles, qu'ils soient sauvages ou cultivés, issus de lianes, de tubercules ou d'arbres, apportent aussi aux populations qui n'ont à leur disposition que peu de viande ou de poisson, des protéines indispensables surtout aux femmes enceintes ou allaitantes et aux enfants en bas âge ou en période de croissance. C'est le cas des feuilles de Moringa olifeira (voir Spore 106). Les feuilles sèches de manioc renferment jusqu'à 36,8 % de protéines, l'amarante ou la baselle 25 %, alors que les haricots en grains secs n'en contiennent que 23,3 %. Ces légumes s'avèrent précieux en période de disette ou de soudure.

Un patrimoine culinaire. Absentes des manuels d'agronomie, ces plantes traditionnelles n'en sont pas moins restées présentes dans les plats et les jardins de case des pays Afrique Caraïbes et Pacifique. Cuits, les légumes-feuilles, également appelés brèdes dans l'océan Indien et dans le Pacifique, entrent dans la préparation de fameux plats et sauces qui accompagnent les céréales ou les tubercules.

Au Cameroun, le ndolé à base de feuilles de Vernonia et d'arachide, appartient au patrimoine culinaire tout comme au Congo le saka saka préparé avec des feuilles de manioc. Dans les îles du Pacifique, les feuilles d'amarante, de manioc ou d'hibiscus sont cuisinées avec du lait de coco pour confectionner des laplap. Les femmes, qui les cueillent ou les cultivent, connaissent et utilisent également leurs vertus thérapeutiques. La consommation de ces plantes apparaît très liée à la culture. Dans certaines îles du Pacifique, telles feuilles sont très recherchées alors que sur l'atoll voisin on les dédaigne car elles servent de nourriture aux animaux.

En Tanzanie, les feuilles de Solarium villosum, une morelle très appréciée, se vendent deux fois plus cher que celles d'amarante, plus communes. Le Secrétariat de la communauté du Pacifique (SPC) s'efforce, depuis une dizaine d'années, d'informer les populations des bienfaits des feuilles. Des campagnes sont menées dans des pays du Sud pour expliquer par exemple qu'une cuisson plus rapide préserve mieux les vitamines et la valeur nutritionnelle de ces légumes verts.

De la brousse aux villes. Le manque de connaissances sur ces plantes indigènes tient notamment au fait qu'elles sont très nombreuses, poussent souvent spontanément et dans des zones très limitées. Elles ont été longtemps connues et cultivées surtout par les populations rurales. En Afrique, l'urbanisation a bouleversé ce schéma et fait naître des marchés parfois importants autour des feuilles les plus aptes à supporter le transport. Leur fraîcheur étant essentielle, leur culture s'est peu à peu développée dans les villes et à la périphérie. Une étude menée par l'Institut international pour l'agriculture tropicale (IITA) sur les ménages urbains de Yaoundé a montré que les légumes verts traditionnels sont les plus cultivés par les familles pauvres (voir Spore 110). La production totale de légumes-feuilles au Cameroun était estimée à 93 600 tonnes en 1998, dont 21 549 tonnes de Vernonia.

Au Sénégal, ils contribuent au budget familial de certains agriculteurs à hauteur de 50 à 85 %. En Afrique subsaharienne, ces plantes alimentent les marchés locaux mais aussi régionaux. Les feuilles de la liane Gnetum africanum (plus connue sous le nom de okok dans les pays anglophones ou d'eru au Cameroun) sont à l'origine d'un important commerce entre le Cameroun et le Nigeria où, très prisée et surexploitée, elle a quasiment disparu. Frais, sèches ou parfois surgelés, quelques légumes-feuilles traditionnels se retrouvent également dans les pays européens et d'Amérique du Nord. Mais selon une récente étude, ces produits « porteurs d'une identité culturelle » restent confinés aux boutiques et restaurants afro-caribéens, fréquentés essentiellement par les diverses diasporas.

Des atouts à exploiter. Selon Patrick Maundu, un ethnobotaniste kenyan, un millier de plantes africaines pourraient être consommées sous forme de légumes-feuilles. Dans les pays en Afrique, Caraïbes et Pacifique, une quinzaine seulement d'entre elles font l'objet d'une exploitation et d'un commerce significatifs. Trop cueillies, des espèces sauvages (comme le Gnetum} menacées de disparition sont en cours de domestication au Cameroun et au Nigeria. Le développement de la culture suppose tout un travail préalable de collecte et de conservation des éco-types ainsi que la mise au point de variétés améliorées et d'itinéraires techniques pour les agriculteurs.

Des chercheurs d'Afrique du Sud, du Cameroun, de Gambie, du Kenya et du Sénégal se sont attelés à ces tâches au sein de Future Harvest (une organisation internationale qui regroupe seize instituts de recherche internationaux). Nombre de ces plantes présentent l'avantage de pousser très vite (moins d'un ou deux mois) sous climat tropical et de demander  peu de travail et de traitements, comparé à d'autres espèces maraîchères. Ce sont là des atouts considérables à prendre en compte au moment où le sida prive l'agriculture de nombreux pays africains de ses forces vives. Elles peuvent être facilement cultivées notamment par les femmes sur de petites parcelles, pour nourrir directement leur famille ou pour se procurer un revenu grâce à la vente. La récolte des légumes-feuilles sauvages et leur commercialisation sont des tâches qui incombent spécifiquement aux femmes.  

Bonnes feuilles. Les légumes-feuilles sont partout et nulle part. Que ce soit dans les livres ou sur Internet, les documents sur les légumes verts tropicaux sont abondants mais le plus souvent éparpillés comme feuilles au vent. On les trouve au détour de très nombreux articles et études sur la nutrition ou sur l'agriculture périurbaine, pour les aspects économiques. Comme ces végétaux font partie à la fois des légumes tropicaux traditionnels ou indigènes et des produits forestiers non ligneux (PFNL), ils sont abordés par de multiples entrées et rarement étudiés en tant que tels.

En témoigne l'impressionnante bibliographie consacrée par l'Institut international des ressources phytogénétiques (IPGRI) aux légumes négligés dont font partie ces plantes. Les références sont anglaises ou françaises. A noter toutefois Thé Leaves We Eat, un livre entièrement consacré aux légumes-feuilles et publié dès 1992 par le Secrétariat général de la Communauté du Pacifique (SPC) et réédité en 1997. L'intérêt alimentaire et la composition de vingt-deux légumes-feuilles sont bien développés et vulgarisés dans ce petit mais utile ouvrage. Les cinq cents pages de Légumes africains indigènes (voir Spore 112) sont incontournables. Même si ce livre traite d'autres légumes traditionnels utilisés pour leurs fruits ou leurs graines et non pour leurs feuilles, c'est là que vous trouverez les informations les plus complètes sur les principaux légumes verts tropicaux. Chacun est présenté sur les plans botanique, agronomique, alimentaire et économique. Malgré son titre, cet ouvrage ne s'adresse pas uniquement aux lecteurs d'Afrique, dans la mesure où de nombreux légumes étudiés ici sont aussi présents et/ou cultivés dans les Caraïbes et le Pacifique. C'est le cas de l'amarante, de la baselle ou des feuilles de manioc. Chaque chapitre sur une plante est enrichi d'une solide bibliographie.

Dans un souci de conservation des espèces, le site Internet de Future Harvest milite pour la réhabilitation des légumes-feuilles et appelle à la mobilisation des chercheurs. Les chercheurs africains du Conseil Ouest et centre africain pour la recherche et le développement agricole (CORAF/WECARD) n'avaient pas attendu ce sage conseil pour s'y intéresser, comme le montrent divers articles publiés par Coraf Action. En ce qui concerne les marchés de ces légumes en ville, consulter le site de l'Institut international pour l'agriculture tropicale (IITA) (voir Spore 110). Enfin, pour ceux qui souhaiteraient se lancer sur les marchés ethniques en Europe, une étude, en français, a été consacrée à {'Évaluation des échanges des produits forestiers non ligneux entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe.

Pour en savoir plus. CORAF/WECARD www.coraf.org/fr.php Évaluation des échanges des produits forestiers non ligneux entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe. Par H. Tabuna  www.fao.org/documents/show_  cdr. asp?url_file=/DOCREP10031 X6612F/x6612fOO.htm Future Harvest www. futureharvest. org/earth/leafyfr_ feature.shtml  

IPGRI Neglected leafy green vegetables in Africa. Vol. 1 et 2 www. ipgri. cgiar. orgipublicationsi pubf/le.asp?ID_PUB=287

IITA African Traditional Leafy Vegetables and thé Urban and Peri-Urban Poor www. sciencedirect.com/science/article/B6VCB-48GVTPH-2/2/09a90f7d5dfb 4f0afff3674cb3a3b4af

Légumes africains indigènes : présentation des espèces cultivées Par R. R. Schippers ISBN 3 8236 14150  CTA n°1185

40 unités de crédit

SPC www.spc. org. ncIFr/index, html The leaves we eat ParJ. M. Bailey ISBN 982 203 245 CTA n" 821

10 unité de crédit

Spore. Information pour le développement agricole des pays ACP N°116 Avril 2005.

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